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    Jorge Riechmann : « Je me demande pourquoi il n’y a pas plus de scientifiques et de professeurs d’université qui protestent » contre la crise climatique | Climat et environnement

    Azanías Pelayo

    PorAzanías Pelayo

    Nov 29, 2023

    Ceux qui ont manifesté devant le Congrès en avril 2022 pour dénoncer l’inaction climatique ne correspondaient pas à l’image du jeune militant climatique débraillé : il s’agissait de scientifiques et de professeurs d’université. Parmi eux se trouvait Jorge Riechmann, professeur de philosophie morale à l’Université autonome de Madrid (UAM), (Madrid, 61 ans), à qui le parquet de Madrid demande maintenant 21 mois de prison pour avoir jeté de la peinture biodégradable sur le bâtiment, juste ainsi que 14 autres personnes impliquées. «Quand on participe à quelque chose comme ça, on sait qu’aller en prison est une possibilité», explique cet écologiste madrilène, auteur de dizaines de livres et promoteur d’un mouvement d’humanités écologiques. L’entretien a lieu à Cercedilla, dans les montagnes madrilènes, où il a déménagé après avoir subi les loyers élevés de la capitale et aussi «pour se promener et s’excuser auprès des renards et des pins sauvages pour la crise écosociale». De là, il ne voyage qu’en bus ou en train de banlieue, même lorsqu’il va enseigner à l’Université.

    Demander. Pourquoi êtes-vous allé à la manifestation devant le Congrès ?

    Répondre. Plus de 70 personnes ont participé à cette action de désobéissance civile non violente, dans laquelle nous avons jeté un liquide biodégradable de couleur betterave qui représentait du sang, une situation de violence symbolique avec du faux sang qui a taché le Congrès pendant un moment car ils l’ont immédiatement nettoyé. Nos sociétés restent anesthésiées face à la crise écologiste-sociale, qui est une crise existentielle dans laquelle nous risquons tout pour tout, mais pour la plupart nous ne voulons pas voir cette réalité.

    Q. Que pensez-vous de la demande de 21 mois de prison ?

    R. Il existe une très grande disproportion entre l’ampleur de ces menaces contre lesquelles nous devrions apporter des changements systémiques très profonds – dans notre mode de production, de consommation et notre mode de vie – et l’inaction dans la pratique. Il est paradoxal que le fait d’attirer l’attention sur cette lacune dans ces formes de désobéissance civile non violente – avec une action conçue pour ne pas causer de préjudice – soit accompagné d’une si forte demande de sanctions de la part de la police, du tribunal d’instruction et du parquet. bureau.

    Q. Vous brisez l’image d’un jeune militant hippie pour le climat. Que fait un professeur d’université pour protester contre cela ?

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    R. La question serait plutôt de savoir pourquoi il n’y a pas beaucoup plus de scientifiques et de professeurs d’université qui protestent contre cette situation. Cette action a été menée après la publication du sixième rapport d’évaluation du GIEC. Notre action a été marquée par la Rébellion Scientifique, un mouvement international auquel participent de nombreux chercheurs. Comment est-il possible que, étant dans une société où nous avons tellement développé nos systèmes de connaissances et nos institutions universitaires, nous continuions à être aussi stupéfaits en tant que société.

    Q. Seriez-vous prêt à aller en prison pour cette raison ?

    R. Lorsque vous participez à une action de désobéissance civile, vous allez plus loin, en brisant un ordre normatif. Ce n’est pas une option révolutionnaire mais une option pour dire que nous ne pouvons pas rester les bras croisés face à des choses très graves qui se produisent. Quiconque entreprend une action de désobéissance civile sait qu’il court le risque d’être puni.

    Q. Verrons-nous de nouvelles mesures de répression contre l’activisme climatique ?

    R. Il y a une montée de la répression, un durcissement de la législation au Royaume-Uni et en France… Cette dynamique est en marche.

    Q. Est-il nécessaire d’enfreindre les lois pour protester ?

    R. Les actions de désobéissance civile ne suffisent pas, mais je crois qu’elles sont nécessaires au point où nous en sommes, dans le cadre d’un mouvement qui doit être beaucoup plus large. Le risque associé aux actions de désobéissance civile les plus perturbatrices est de trop se séparer de la société. Gandhi, Luther King ou dans la lutte pour les droits civiques ont dû prendre des mesures suffisamment audacieuses pour faire évoluer la situation de manière significative, sans pour autant rompre avec la population. Pour l’instant, ce n’est pas un mouvement assez fort pour bouger beaucoup. Et il se peut qu’il y ait des protestations qui vont peut-être un peu trop loin.

    Q. Vous parlez de ceux qui s’attaquent aux tableaux ?

    R. Ils sont un peu à cette limite, mais aucune mesure n’a encore été prise dans l’idée d’endommager réellement ces peintures dans les musées, elles ont juste été collées au cadre. Le plus grave a été de frapper Vénus dans le miroir de Velázquez à Londres car il y a un risque d’endommager le tableau et cela ne serait pas compris par la société.

    Q. Que peut-on faire d’autre ?

    R. Je n’ai pas de réponse définitive. J’ai essayé l’environnementalisme, les voies politiques et aussi la désobéissance civile. Il faut agir de telle sorte que la cohérence entre ce que l’on maintient et ce que l’on fait soit une façon de dire les choses. La clé est une éducation élargie, qui inclut une participation réelle à un mouvement social bien orienté.

    Q. Quel rôle devraient jouer l’art et la littérature ?

    R. D’une part, il y a les tâches qui ont toujours été imposées aux arts et à la littérature au milieu des conflits sociaux : nous vivons dans des sociétés en proie à l’inégalité et à la domination depuis environ 5 000 ans ; Nous n’avons jamais connu une époque aussi inégalitaire qu’aujourd’hui. Et de nouvelles dimensions s’ajoutent désormais à ces tâches : jamais auparavant nous n’avons eu la capacité d’auto-extermination technologique comme avec les armes nucléaires. Le type de biosphère que nous appauvrissons radicalement avec ce que nous générons est également nouveau et il y a tout ce débat sur l’Anthropocène et la tragédie climatique. C’est nouveau dans l’histoire de l’espèce. Les arts y ont un rôle important. Nous travaillons à travers un réseau de groupes de recherche en humanités écologiques, où nous faisons des analyses et des propositions.

    Q. Les gens sont-ils conscients de ce que signifie l’urgence climatique ?

    R. Non. Le problème n’est pas que nous allons avoir un peu plus chaud en été ou qu’il va y avoir des sécheresses, mais que nous risquons de mettre en danger l’habitabilité de la terre et qu’un horizon d’extermination humaine n’est pas exclu. Comme le disait l’historien EP Thompson, nous sommes dans une culture nihiliste et exterministe à un point extrême qu’il nous est difficile de percevoir. Nous sommes également en train de nous effondrer.

    Jorge Riechmann, samedi dernier à Cercedilla (Madrid). Saint-Burgos

    Q. Quelle part de responsabilité incombent aux riches ?

    R. Les 10 % les plus riches de la planète génèrent 50 % des émissions. Il est important de souligner l’inégalité brutale dans laquelle nous nous trouvons, qui n’a jamais existé dans l’histoire de l’espèce, et en même temps de se rendre compte que ni les modes de vie de la majorité de la population des pays du Nord global comme le nôtre sont durables. Une bonne partie de la population espagnole fait partie de ces 10 % qui génèrent 50 % des émissions. Il n’y a aucune possibilité de faire quoi que ce soit de significatif pour sortir du piège dans lequel nous nous sommes retrouvés sans des changements systémiques qui impliquent de très grands changements : arrêter de manger de la viande, voyager en voiture privée (même si elle est électrique), prendre l’avion… Nous sommes on parle de protection du climat et de la nature, mais la véritable priorité de la société est la protection du capitalisme et l’adaptation à un monde aux conditions de plus en plus infernales.

    Q. Dans la société, il est clair que renoncer aux voitures et à la viande est un sacrifice pour les pauvres, tandis que les riches continuent de voyager en voiture. jets privé.

    R. Il faut y opposer une idée forte d’égalité sociale : sans prendre des mesures significatives en faveur de cette égalité sociale, il sera difficile de faire face à la crise climatique. Il n’est même pas possible d’imaginer un monde qui évite le pire du réchauffement climatique et reste capitaliste. Les changements systémiques impliquent de prendre des mesures vers un système post-capitaliste. Pendant ce temps, nous allons vers l’enfer, c’est ce que nous dit le secrétaire général des Nations Unies.

    Q. Que signifie être écologiste aujourd’hui ?

    R. Opposez-vous à ce caractère exterministe de la culture dominante, en prenant garde à ne pas trop jeter de reproches. Ce sont les chefs du peuple. Les écologistes doivent montrer l’exemple dans leur vie quotidienne : j’ai arrêté de manger de la viande en 1993 et ​​j’ai arrêté de prendre l’avion en 2015.

    Q. Que pensez-vous du débat sur les énergies renouvelables dans certains paysages ?

    R. Nous avons tort si nous réduisons ce qui est une véritable transition écologique à une transition énergétique. Nous nous trompons en croyant que l’augmentation de la production d’électricité renouvelable va faire beaucoup de chemin, alors que nous continuons à utiliser la même quantité de combustibles fossiles. Deuxièmement, nous n’acceptons pas que nous devions vivre avec moins d’énergie : les énergies renouvelables ne fourniront pas autant d’énergie que nous avons pris l’habitude de considérer comme normale avec les combustibles fossiles. Nous devons vivre avec beaucoup moins d’énergie, vivre différemment, bouger différemment, consommer différemment.

    Q. Où ira l’activisme climatique ?

    R. Je pense que cela va prendre de l’ampleur, avec davantage de participation de la part d’un plus grand nombre de personnes, peut-être avec des formes d’action plus déterminées, des manifestations dans les aéroports, contre le jets de nouvelles formes de protestations privées, et en même temps de nouvelles propositions en matière de décroissance, d’écologie… Et il y a aussi un certain mouvement de changements collectifs et personnels de personnes qui décident qu’elles peuvent vivre différemment.

    Q. Y a-t-il un risque qu’il devienne violent ?

    R. J’espère que cela n’arrivera pas, mais je ne le sais pas, à cause de cette grande disproportion entre ce que nous devrions faire et ce que nous faisons.

    Q. Pourquoi les jeunes protestent-ils majoritairement ?

    R. Il y a sans doute un élément générationnel, mais ce qui est étrange c’est qu’il n’y a pas eu de mouvements de jeunesse bien plus tôt. Parallèlement, les personnes âgées continuent de travailler dans des organisations environnementales classiques. C’est une erreur de penser : « Je ne vais plus le vivre parce que j’ai 61 ans ». On parle de délais très courts.

    Q. Faut-il interdire les vols bon marché ?

    R. Oui, et pas seulement des vols courts et bon marché : nous devrions vivre presque sans l’aviation. L’aviation devrait être perçue comme quelque chose de très extraordinaire qui peut être justifié dans des circonstances très extraordinaires, un médiateur qui doit arriver à une guerre ou à une transplantation d’organes, mais ne pas l’utiliser comme aujourd’hui. Cela est incompatible avec une vie civilisée.

    Q. Mais cette Union européenne s’est emparée des vols bon marché et d’Erasmus.

    R. Les étudiants Erasmus peuvent parfaitement voyager en train, le problème est lié à l’accélération sociale et à vouloir tout faire trop vite. Quelqu’un qui va passer un semestre ou un an dans une autre université européenne peut prendre le train, au lieu de deux heures, il lui faudra une journée ou tout au plus deux. La seule façon de concilier la richesse liée aux voyages et les restrictions écologiques est de voyager moins et de faire des séjours plus longs.

    Q. L’évolution de la mobilité dans les villes passe-t-elle par le remplacement des voitures traditionnelles par des voitures électriques ?

    R. Non, il s’agit de marcher, d’utiliser les transports en commun et de pédaler. Un modèle de mobilité durable n’est pas possible avec les voitures particulières, même si elles sont électriques. Envoyer les gens vivre dans des lotissements de plus en plus éloignés des villes est une énorme erreur que nous, écologistes, avons passé des décennies à dénoncer. Cette ségrégation spatiale n’a pas de sens, soit on l’oriente vers un modèle beaucoup plus territorialement localisé, soit on continue sur cette voie de l’enfer.

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